Plongeur sous-marin en train d'effectuer un palier de décompression avec des bulles d'air s'échappant de son détendeur
Publié le 11 mars 2024

En résumé :

  • En cas de panne d’ordinateur, la maîtrise des tables de décompression (comme les MN90) redevient votre principale sécurité.
  • La gestion de l’azote résiduel est la clé pour planifier une deuxième plongée en toute sécurité, en appliquant une majoration de temps ou en réduisant la profondeur.
  • Une panne d’air impose une procédure stricte avec le binôme (signaler, prendre l’octopus, remonter ensemble) ; remonter seul en panique est l’erreur la plus dangereuse.
  • La compréhension des principes physiologiques (saturation, narcose) est plus importante que la confiance aveugle en un appareil.

Imaginez la scène : vous êtes à 30 mètres, le bleu est infini autour de vous, et soudain, l’écran de votre ordinateur de plongée s’éteint. Plus de profondeur, plus de temps, plus de paliers indiqués. La première réaction est souvent une montée d’adrénaline. Dans un monde où la technologie est devenue une béquille omniprésente, beaucoup de plongeurs se sentent démunis sans elle. L’approche commune est de se fier aveuglément à cet outil, en oubliant les principes fondamentaux qui le régissent. On pense que la sécurité est déléguée à un algorithme, alors qu’elle devrait toujours reposer sur la compétence et la compréhension du plongeur.

Cet article ne va pas simplement vous dire d’utiliser des tables. Il adopte une perspective différente, celle de l’instructeur « vieille école » pour qui l’outil n’est qu’une aide. La véritable clé de votre sécurité et de votre autonomie n’est pas dans la batterie de votre ordinateur, mais dans votre cerveau. Il s’agit de comprendre la « mécanique » de l’azote, de maîtriser les procédures qui ont fait leurs preuves bien avant l’ère du numérique, et de transformer un imprévu en une simple situation à gérer. Nous allons décortiquer ensemble les réflexes essentiels et la logique implacable de la décompression, pour que plus jamais une panne matérielle ne signifie une mise en danger.

Ce guide est structuré pour vous redonner les commandes. Nous aborderons la physique de l’azote lors de plongées successives, les techniques pour gérer un palier en conditions difficiles, la procédure vitale en cas de panne d’air, et les spécificités qui font de la plongée une discipline de rigueur et d’anticipation.

Pourquoi l’azote s’accumule-t-il plus vite lors de la deuxième plongée de la journée ?

Considérez votre corps comme une éponge. Lors de votre première plongée, il se gorge d’azote proportionnellement à la profondeur et à la durée de l’immersion. De retour en surface, l’éponge commence à « s’essorer » : c’est la désaturation. Cependant, ce processus est lent et n’est jamais complet en quelques heures. Lorsque vous replongez, l’éponge n’est pas sèche ; elle est encore humide d’azote. C’est ce que l’on nomme l’azote résiduel. La conséquence est simple : votre corps atteint son point de saturation beaucoup plus rapidement lors de cette seconde immersion. Vous partez avec un handicap.

C’est ici qu’intervient le concept de majoration, fondamental dans l’utilisation des tables de décompression comme les MN90. Pour une deuxième plongée, il est impératif de calculer un « temps de majoration » qui s’ajoute fictivement à la durée réelle de votre plongée pour tenir compte de cet azote résiduel. Plus votre intervalle de surface est court, plus cette majoration est importante. Par exemple, une deuxième plongée de 20 minutes peut être considérée, pour le calcul des paliers, comme une plongée de 35 minutes à cause de l’azote restant de la première. Ignorer ce principe, c’est comme essayer de remplir un verre déjà à moitié plein : il débordera bien plus vite.

La gestion des plongées successives est donc un exercice de rigueur. Elle impose de noter précisément l’heure de sortie et l’heure de la nouvelle immersion, et d’appliquer sans faute les corrections des tables. C’est une discipline qui distingue le plongeur autonome du simple passager sous l’eau.

Comment rester stable à 3 mètres quand il y a de la houle et que vous êtes léger ?

Le palier de sécurité à 3 mètres, surtout en fin de plongée avec une bouteille presque vide, peut devenir un véritable défi lorsque la houle agite la surface. Le mouvement de l’eau vous fait monter et descendre, un effet « yoyo » particulièrement dangereux qui perturbe la désaturation et peut même conduire à une rupture de palier. Le réflexe de s’agripper au mouillage est tentant mais souvent contre-productif, créant une tension qui rend le contrôle difficile. La clé n’est pas la force, mais la technique et la maîtrise de sa flottabilité, même dans ces derniers instants cruciaux.

Plongeur maintenant sa position horizontale au palier de 3 mètres malgré la houle

Pour contrer ces mouvements parasites, la première règle est d’adopter une position horizontale. Cela répartit l’effet de la pression et de la houle sur toute la longueur du corps, vous rendant moins sensible aux oscillations verticales. Voici les actions à maîtriser pour rester stable :

  • Adopter une position horizontale : Offrir le moins de prise possible au mouvement vertical de l’eau.
  • Palmer légèrement et continuellement : Des mouvements de palmes lents et contrôlés favorisent la circulation et aident à maintenir une position fixe, à la manière d’un hélicoptère en vol stationnaire.
  • Ventiler calmement : Utilisez vos poumons comme un gilet stabilisateur de précision. De longues et profondes inspirations vous feront monter très légèrement, et des expirations complètes vous feront descendre. C’est le réglage fin de votre flottabilité.
  • Utiliser le bout comme référence visuelle : Gardez le mouillage ou la pendeuse dans votre champ de vision comme un repère fixe, mais évitez de vous y cramponner. Il sert de guide, pas de béquille.

Fier-vous aveuglément à l’ordinateur ou comprendre ce qu’il calcule ?

L’ordinateur de plongée est un outil formidable. Il calcule en temps réel votre saturation en azote en fonction du profil exact de votre plongée, là où les tables traditionnelles se basent sur un « profil carré » (considérant que vous avez passé tout votre temps à la profondeur maximale). Cette optimisation permet souvent de réduire les temps de palier. Cependant, cette facilité d’usage a un revers : elle peut engendrer une dépendance et une perte de compréhension des mécanismes de base. Que se passe-t-il le jour où il tombe en panne, affiche une erreur ou que ses piles sont mortes ? Un plongeur autonome ne peut pas se permettre d’être l’esclave de sa technologie.

La véritable expertise consiste à savoir utiliser les deux outils et, surtout, à comprendre leurs philosophies respectives. Une analyse comparative des tables MN90 et des ordinateurs modernes met en lumière leurs différences fondamentales.

Tables MN90 vs Ordinateur de plongée : avantages et limites
Critère Tables MN90 Ordinateur de plongée
Type de profil Plongée carrée uniquement Profil réel multi-niveaux
Calcul paliers Pré-calculé, plus conservateur Temps réel, optimisé
Fiabilité Aucune panne possible Risque de dysfonctionnement électronique
Plongées successives Majoration manuelle complexe Calcul automatique continu

Ce tableau montre que les tables ne sont pas « dépassées » ; elles représentent un modèle mathématique conservateur et infaillible. Elles vous forcent à la rigueur, à la planification et à la compréhension. L’ordinateur, lui, offre une flexibilité et une optimisation inégalées, mais avec le risque inhérent à tout appareil électronique. Le plongeur accompli n’oppose pas les deux, il les comprend. Il sait qu’en cas de défaillance de l’un, il peut compter sur la robustesse de l’autre.

L’erreur de remonter direct à la surface en cas de panne d’air (et la procédure correcte)

La panne d’air est l’un des incidents les plus redoutés en plongée, et la panique qu’elle engendre est souvent plus dangereuse que l’incident lui-même. Le premier réflexe, instinctif et mortel, est de vouloir regagner la surface le plus vite possible. C’est une erreur capitale qui expose à des risques majeurs d’accident de décompression (ADD) ou de surpression pulmonaire. En effet, les données de la FFESSM révèlent que la panne d’air est un des principaux facteurs accidentogènes, menant directement à des ruptures de palier ou des remontées rapides.

Face à cette situation, une seule chose compte : la procédure. Elle doit être connue, répétée et appliquée avec sang-froid. Votre binôme n’est pas juste un compagnon de balade, il est votre première sécurité. La remontée s’effectue à deux, de manière contrôlée, en partageant une seule source d’air et en respectant les contraintes de décompression.

Plan d’action en cas de panne d’air : la procédure S.O.S.

  1. Signaler : Faites immédiatement le signe universel ‘plus d’air’ à votre binôme en passant votre main à plat devant votre gorge. L’absence de panique dans le geste est cruciale.
  2. Organiser : Approchez-vous calmement de votre binôme et saisissez son détendeur de secours (octopus). Mettez-le en bouche et commencez à respirer normalement pour vous stabiliser mentalement.
  3. Sécuriser : Établissez un contact physique (en vous tenant par le bras ou le gilet). Gonflez légèrement vos gilets pour stopper toute descente et stabilisez votre flottabilité avant d’initier la remontée.
  4. Remonter : Remontez ensemble, face à face, en maintenant le contact visuel. La vitesse doit être contrôlée (pas plus vite que les petites bulles) et tous les paliers requis par le plongeur le plus pénalisé doivent être effectués.

Cette procédure transforme une situation de crise potentielle en un simple exercice technique. La clé réside dans la communication, le calme et la confiance mutuelle au sein de la palanquée. C’est la définition même de la plongée en sécurité.

Comment s’occuper pendant 15 minutes de palier dans le bleu sans s’ennuyer ?

Un palier de 15 minutes dans le bleu, sans rien à regarder, peut sembler d’un ennui mortel. Pour beaucoup, c’est un temps mort, une attente passive et fastidieuse avant de pouvoir remonter. C’est une vision erronée. Un instructeur expérimenté sait que ce temps de décompression n’est pas du temps perdu, mais une phase active et cruciale de la plongée. C’est le moment idéal pour effectuer une série de vérifications et d’exercices qui non seulement garantissent la sécurité mais affûtent aussi vos compétences de plongeur.

Au lieu de regarder votre montre toutes les 30 secondes, transformez ce palier en une routine productive. L’objectif est de rester concentré, vigilant et d’optimiser ce temps pour la sécurité et la performance. Pensez-y comme à la check-list d’un pilote avant l’atterrissage. Chaque minute a son utilité et contribue à une fin de plongée sereine et maîtrisée. Le « bon sens du marin » nous apprend que l’inattention est le premier pas vers l’incident.

Voici une check-list d’actions à mener pour rendre chaque minute de votre palier utile :

  • Vérifier son équipement et celui du binôme : Un rapide contrôle visuel des boucles, des manomètres, de l’absence de fuites.
  • Pratiquer le contrôle de flottabilité de précision : Essayez de vous maintenir à une profondeur exacte (par exemple, 3,0 mètres sur l’ordinateur) sans bouger les mains ni les pieds, uniquement en contrôlant votre respiration. L’objectif est de rester dans une fourchette de ±20 cm.
  • Effectuer un ‘body scan’ mental : Passez en revue votre corps de la tête aux pieds. Ressentez-vous des picotements, un début de mal de tête, une fatigue anormale ? C’est le moment de détecter les premiers signes d’un éventuel problème.
  • Réviser les signaux de plongée : Échangez quelques signes avec votre binôme pour vérifier que tout va bien et maintenir la communication.
  • Travailler sa respiration : Concentrez-vous sur de longues, lentes et profondes inspirations et expirations. Une bonne ventilation favorise une élimination plus efficace de l’azote.

Pourquoi la France a-t-elle des règles de profondeur différentes du reste du monde ?

Un plongeur formé en France qui voyage à l’étranger est souvent surpris : les prérogatives de profondeur et la philosophie d’encadrement diffèrent radicalement. Là où le système international (type PADI/SSI) tend à donner une certification pour une profondeur maximale (18m, 30m, 40m) et à responsabiliser le plongeur, le système français, hérité du Code du Sport, structure la plongée en zones de compétences strictes (0-20m, 20-40m, 40-60m) et place la responsabilité sur le Directeur de Plongée (DP). Cette différence n’est pas un caprice administratif, mais le fruit d’une culture de la sécurité unique.

L’héritage des tables MN90 de la Marine Nationale française

L’origine de cette spécificité française remonte aux travaux de la Marine Nationale. Les tables de décompression de la fédération (FFESSM) sont un extrait des fameuses tables MN90, conçues par et pour des plongeurs militaires professionnels en 1990. Ce système a été bâti sur une approche extrêmement rigoureuse et conservatrice de la sécurité, où chaque zone de profondeur correspond à des paliers de compétences physiologiques et techniques. Cette structuration a infusé toute la pédagogie de la plongée loisir en France, favorisant une progression par étapes validées par un encadrement qualifié plutôt qu’une autonomie rapide.

Cette opposition de philosophies peut être schématisée pour mieux en comprendre les implications. La reconnaissance internationale des certifications françaises a longtemps été un sujet complexe, précisément à cause de ces différences fondamentales d’approche.

Systèmes de certification plongée : France vs International
Aspect Système Français (FFESSM) Système International (PADI/SSI)
Philosophie Directeur de Plongée responsable Autonomie du plongeur certifié
Zones de profondeur 0-20m, 20-40m, 40-60m Pas de zones rigides
Formation Progressive par paliers stricts Modulaire par spécialités
Reconnaissance Limitée hors France Mondiale

Combien de jours de repos prévoir avant de reprendre l’avion après un séjour intensif ?

C’est une question cruciale souvent sous-estimée après une semaine de plongées quotidiennes. Prendre l’avion trop tôt après la dernière immersion est l’un des facteurs de risque majeurs pour un accident de décompression. La raison est simple : la cabine d’un avion est pressurisée à une altitude équivalente à environ 2400 mètres. Cette baisse de pression ambiante a le même effet qu’une remontée rapide en plongée : elle favorise la formation de bulles d’azote dans les tissus. Si votre corps est encore saturé, le risque d’accident est bien réel.

La question n’est pas tant « combien de temps » mais « comment mon corps a-t-il été sollicité ? ». La désaturation n’est pas uniforme. Comme le montrent les données physiologiques de décompression, le corps humain est modélisé avec plusieurs « compartiments » qui n’éliminent pas l’azote à la même vitesse. Le sang se désature vite (quelques minutes), mais les tissus « lents » comme les os ou les tendons peuvent prendre de très nombreuses heures. Après un séjour intensif, ces tissus lents sont fortement saturés et nécessitent un temps de repos conséquent.

Il n’existe pas de règle unique, mais une approche basée sur l’évaluation du risque. Les recommandations générales du DAN (Divers Alert Network) préconisent un intervalle de 24 heures, mais ce chiffre doit être ajusté en fonction de l’intensité de votre pratique. Pour un plongeur autonome, l’auto-évaluation est la clé :

  • Intensité des plongées : Avez-vous fait une seule plongée par jour ou trois ?
  • Profils des plongées : Étiez-vous dans la courbe de sécurité ou avez-vous effectué des plongées avec paliers obligatoires ?
  • Répétition : Avez-vous plongé un jour ou six jours d’affilée ?
  • Facteurs personnels : Fatigue, déshydratation, âge sont des facteurs aggravants.

En règle générale, après un séjour avec plusieurs jours de plongées multiples, un intervalle de 48 heures est une précaution plus que raisonnable. Le principe est simple : dans le doute, on choisit toujours l’option la plus sécuritaire.

À retenir

  • La gestion de l’azote résiduel via la majoration des tables est le principe non négociable des plongées successives.
  • La maîtrise de la flottabilité par la respiration et la posture transforme un palier agité en un exercice de contrôle actif.
  • Les tables de plongée ne sont pas obsolètes ; elles représentent un modèle de sécurité conservateur et infaillible en cas de panne électronique.

L’erreur de regarder vers le fond qui déclenche la narcose chez 30% des plongeurs

La narcose à l’azote, ou « ivresse des profondeurs », n’a rien de magique. C’est un phénomène neurologique direct causé par l’augmentation de la pression partielle de l’azote respiré en profondeur. Les symptômes sont variés : euphorie, anxiété, ralentissement des réflexes, perte de jugement, et surtout, désorientation. Une erreur fréquente, souvent commise par des plongeurs même expérimentés, est de fixer le fond en descendant dans le « grand bleu », sans aucun repère visuel stable. Le cerveau perd ses références spatiales, ce qui peut suffire à déclencher ou amplifier un état de narcose chez un plongeur sur trois.

Le diazote et le dioxygène peuvent tous deux causer des problèmes lorsque leur pression partielle est trop élevée. Au-delà d’une pression partielle de 1,6 bar, le dioxygène est toxique, et au-delà d’une pression partielle de 5,6 bar, le diazote entraîne ‘l’ivresse des profondeurs’ qui peut causer des accidents mortels.

– Planet-Vie ENS, Les paliers de décompression

Comme le souligne cette explication scientifique, la narcose est une réalité physique. La pression partielle de 5,6 bar pour l’azote est généralement atteinte autour de 60 mètres à l’air, mais les premiers effets peuvent se faire sentir bien avant, dès 30 ou 40 mètres selon la sensibilité de chacun. La prévention est donc essentielle. Elle passe par des gestes simples visant à conserver des repères clairs et à ne jamais se laisser « hypnotiser » par le vide.

La procédure préventive est un ensemble de réflexes à adopter lors de chaque descente profonde :

  • Descendre le long d’un « bout » : Utilisez systématiquement le mouillage de l’ancre ou une pendeuse comme guide visuel et tactile.
  • Maintenir le contact avec le binôme : Le contact visuel ou physique permanent offre un repère stable et rassurant.
  • Signaler au premier signe : Au moindre sentiment de confusion ou de vertige, faites le signe « ça ne va pas » à votre binôme.
  • Remonter de quelques mètres : Le simple fait de remonter de 3 à 5 mètres suffit à diminuer la pression partielle d’azote et à faire s’estomper les symptômes rapidement.
  • Ne jamais fixer le vide : Alternez votre regard entre le bout, votre binôme, vos instruments et le récif (si visible).

La narcose n’est pas une fatalité, mais un risque qui se gère par la discipline et l’anticipation. La connaître, c’est déjà la maîtriser en partie.

Maîtriser ces procédures et cette logique est la seule véritable assurance pour un plongeur. Pour transformer cette connaissance théorique en réflexes pratiques, rien ne remplace une formation ou une remise à niveau avec un instructeur qualifié qui saura vous accompagner dans la maîtrise de votre autonomie.

Rédigé par Antoine Mattei, Moniteur d'État (DEJEPS) et directeur de centre de plongée en Corse-du-Sud depuis 18 ans. Il est spécialisé dans la pédagogie de la plongée française (Code du Sport) et la sécurité des activités subaquatiques.